Romain D. attire mon attention sur l’une des déclarations les plus ineptes qu’un ministre de la santé [voire qu'un politicien] ait pu faire dans l’histoire de la province de Québec.
Le ministre, estimant que les Québécois ne surconsomment pas de médicaments, mais que ce sont les habitants des autres provinces arriérées du Canada qui en sous-consomment :
«Comme ministre de la Santé, je suis très content de voir qu’au Québec on est en avance sur toutes les autres provinces [...]. C’est une bonne nouvelle [...]. Au Québec, les gens consomment les médicaments qu’ils doivent consommer pour leur pathologie, tandis que dans les autres provinces ils ne consomment pas les médicaments qu’il faut»
Ce ministre — qui, dois-je en avoir honte, est aussi médecin — n’a rien compris à la “transmutation de toutes les valeurs” avancée par Nietzsche. Il ne s’agissait pas de transmuter la réalité en erreurs, en mensonges…
Lorsque l’anarchiste, comme porte-parole des couches sociales en décadence, réclame, dans une belle indignation, le « droit », la « justice », les « droits égaux », il se trouve sous la pression de sa propre inculture qui ne sait pas comprendre pourquoi au fond il souffre, — en quoi il est pauvre, en vie… Il y a en lui un instinct de causalité qui le pousse à raisonner : il faut que ce soit la faute à quelqu’un s’il se trouve mal à l’aise… Cette « belle indignation » lui fait déjà du bien par elle-même, c’est un vrai plaisir pour un pauvre diable de pouvoir injurier — il y trouve une petite ivresse de puissance. Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la fait supporter : dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d’autres conditions. « Puisque je suis une canaille tu devrais en être une aussi » : c’est avec cette logique qu’on fait les révolutions. [...] Quelqu’un doit être coupable et c’est là ce qu’il y a d’indigne, celui qui souffre prescrit contre sa souffrance le miel de la vengeance. Les objets de ce besoin de vengeance naissent, comme des besoins de plaisir, par des causes occasionnelles : celui qui souffre trouve partout des raisons pour rafraîchir sa haine mesquine [...]
— Frédéric Nietzsche, Le crépuscule des idoles (1889), Le problème de Socrate, §34, Chrétien et anarchiste. Trad. Henri Albert, Flammarion, 1985.
En tant qu’anarchiste, je lui donne entièrement raison sur ce point.