Doux baiseur

Lors d’une récente soirée de poésie, neuf poètes sur dix mettaient les mots «cul», «merde» et «baiser» dans leurs poèmes. Un sur dix mettait les mots «âme», «amour» et «cœur».

Quel est le cliché aujourd’hui ?

Je sais, je suis une âme romantique de merde, un enculé de rêveur amoureux, un doux baiseur.

Vincent Sremed

Génération “pute”

Cette semaine, après le fracassement au sol d’un grand soleil de cristal qui était ma dernière illusion, après la plus grande déception de mes quinze dernières années, pour le dire ainsi, je fus saisi d’un désir violent de rompre avec tout mon passé en remontant jusqu’à l’adolescence.

J’allai donc, contrairement à mon habitude, dans un endroit où la musique est forte, où l’intoxication est la norme, où les femmes sont parées et où les hommes sont tarés. À peine arrivé, une jeune femme de vingt ans vint donc à ma rencontre pour me demander du feu (il semble que ce soit une métaphore classique, cela m’est encore arrivé hier dans la nuit…). Je lui répondis que je ne fumais pas, sauf bien sûr la shisha, et l’engageai je ne sais plus comment sur une conversation philosophique, mythologique et psychologique, selon mon habitude, curieux de connaître l’âme de cet être qui s’était avancé vers moi.

Et j’allai droit au but, c’est-à-dire que je la déstabilisai avec mes multiples questions existentielles, profitant aussi de mon expérience d’interviewer des symptômes pour la relancer, lui faire clarifier sa pensée, ses sentiments, remarquant sur elle chaque signe, chaque mouvement des yeux, chaque geste non-verbal. Après une ou deux heures, je connaissais les détails les plus intimes de sa vie, ses souffrances, ses peines, ses craintes.

L’une de mes questions fut de vouloir connaître comment elle décrivait sa génération, elle qui était de onze ans ma cadette, moi qui considérais la mienne comme une génération sans but, qui se cherche encore, une génération existentielle. Elle me répondit qu’elle était de la génération “pute”. Mais elle aurait voulu être née dans la génération précédente, dans la mienne. Elle était existentialiste : elle était une ex-junkie.

Par mes questions, je lui avais jeté un sort, je lui avais offert sa génération idéale. Elle m’offrit violemment en retour, sans que je ne demande rien, sa génération “pute”.

Le lendemain je quittais pour Montréal, j’avais passé un peu le balais sur les débris du cristal éclaté.

Vincent Sremed