Et voilà Platon Dupuis qui en avait un peu marre de tout son passé. Les sushis, il aimait encore en faire, mais la passion avait déserté les petits rouleaux en même temps que la dernière bouteille de sauce soya s’était vidée. Et ses mains se gerçaient à force de les avoir constamment sous l’humidité du poisson cru et du riz-vapeur gluant.
Il avait imaginé que la cuisine éthiopienne serait sa prochaine tentation, mais ce furent plutôt les fruits. Ou, plus précisément, les myrtilles. Pourquoi exactement les myrtilles ? Il ne le savait pas encore tout à fait, excepté qu’il aimait en déguster avec des crêpes le matin.
Il restait fondamentalement lui-même : radicalement manuel. Il allait cueillir les myrtilles avec soins, les détachant de chaque brindille, une à une, puis il les déposait avec précaution dans un panier de roseau qui se teintait de la couleur rouge-sombre des petits fruits. À la fin de la journée, il sondait le résultat de son travail avec un visage satisfait : cueillir les myrtilles lui faisait du bien.
Ainsi, comme lorsqu’il roulait des makis, Platon ne pensait plus à rien d’autre qu’à ce qu’il avait sous la main. Il détestait se perdre dans ses pensées, chose qu’il trouvait vaine et surtout absurde. Il n’aimait pas les dialogues avec les penseurs, car ceux-ci oubliaient toujours les mains dans leurs réflexions. Il ne savait par expérience qu’une seule chose : c’est qu’il ne savait rien (il s’en était rendu compte en regardant le ciel lumineux un beau jour alors qu’il venait de visiter une caverne préhistorique) et qu’il n’en saurait pas davantage même en dépensant sa vie à penser, à étudier ou à écrire des traités ou des réflexions.
Demain matin, les myrtilles allaient accompagner ses meilleures crêpes, avec un peu de sirop d’érable.
