Dans notre société actuelle, deux phénomènes sont aujourd’hui beaucoup plus cachés qu’il n’y a guerre longtemps, quand en mon enfance, dans la ville de Québec, j’entendais couramment de méprisables affirmations racistes et sexistes. La génération montante ne connaît pas cette ancienne peur de la couleur de la peau ou du sexe opposé.
Mais.
D’autres racismes subsistent. Ils prennent la forme «d’attitudes d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes». Le racisme est toujours un signe d’ignorance et se fonde sur des préjugés véhiculés d’un ignorant à l’autre, sur une généralisation de quelques sous-phénomènes à l’ensemble d’une catégorie.
L’un d’entre eux est le racisme professionnel.
Je vais ici discuter de celui que je connais le mieux. Le racisme professionnel envers les médecins qui semble un phénomène purement québécois (confirmez-moi le contraire).
Étrangement, cette forme de racisme se retrouve autant chez les gens éduqués que non éduqués.
Qu’est-ce qui au Québec engendre ce racisme envers les médecins ? Je me suis longtemps posé cette question, puisque les médecins sont des individus tous différents les uns des autres, reflet de la population générale.
Il faut rechercher alors les différences communes, puisque le racisme est profondément une crainte des différences, une xénophobie.
Qu’est-ce que la «catégorie» des médecins au Québec a de différent par rapport à la population en général ou à une autre «catégorie» de professionnels, comme par exemple les psychologues ou les infirmières qui ne sont pas victimes de racisme professionnel ?
D’abord la rareté. Ce qui est rare est troublant, dérangeant pour certains, inquiétant peut-être. On laisse en plan ce que l’on faisait et l’on regarde passer dans la rue le médecin, en murmurant dans l’oreille de son voisin : «regarde, c’est un médecin, lui aussi fait son épicerie !».
Ensuite le fait que les médecins soient sélectionnés en nombre restreint à leur admission à l’université, sur des critères majoritairement académiques, mais aussi personnels. Les racistes n’aiment pas les sélections, ils n’aiment pas la différence, ils n’aiment que l’égalité, l’homogénéité. Leur homogénéité. Ils y voient des privilégiés, des favorisés, des «chanceux». Jamais ils n’oseront penser qu’il y eut des efforts et des privations de plaisirs d’adolescence derrière cette «chance».
Aussi, les médecins ont un savoir particulier, celui qui permet de prolonger la vie, celui de soulager les souffrances et celui de donner la mort, comme Asclépios. Ils connaissent le fonctionnement de l’âme et du corps et n’y voient pas une métaphysique transcendante. Cela dérange les religieux. Ils entrent en compétition avec les charlatans de l’esprit, avec les chercheurs «d’essence», les avides de profondeur. Ces gens implorent un Zeus qui foudroierait tous les médecins. Ils pourraient alors continuer à invoquer les étoiles pour se tromper eux-mêmes en même temps que les autres.
Les médecins ont surtout l’accès à la vulnérabilité des personnes, à l’homme sans orgueil, l’homme à nu, malade, mourant. Mais aussi à l’enfant naissant, l’homme en pleine santé, la femme portant la vie, la femme donnant la vie. Ils partagent les plus grands moments des individus, des couples, des familles, ainsi que leurs moments les plus durs, les plus cruels, les plus dépressifs, les plus anxiogènes. Ils possède ce secret médical, ce secret bien gardé, sous serment. Ils ne veulent pas le dévoiler. Ils ont promis. Mais des envieux cherchent à percer ces secrets. Eux aussi aimeraient avoir devant eux cette richesse. Posséder ce grand trésor du médecin…
Enfin, au Québec, les médecins sont parmi les professionnels les mieux rémunérés. Parce qu’ils travaillent plus que la plupart des autres professionnels. Les racistes homogènes s’attaquent beaucoup à ces revenus, c’est souvent leur principale arme, leur massue préhistorique. Comme ils aimeraient faire des médecins des esclaves de la société, de l’État, les obliger, les forcer, les contraindre, les priver de leur liberté, les faire travailler dans des plantations de coton. Ces racistes-là veulent la traite des médecins. Ce ne sont pour eux plus des êtres humains, ce sont des objets, des biens de l’État — leurs biens, mobilisables, utilisables, modelables. Eux se donnent le droit — ne sont-ils pas supérieurs dans leur esprit-”blanc” ? — de décider du destin des médecins-nègres.
Moi, je réponds à ces racistes, ces xénophobes professionnels, ces tenants de l’apartheid — et j’emprunte les mots de Daud Avendauth : ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE !